La marque corporate peut-elle se passer de référencement naturel ?
14.03.11
Au centre des jeux de pouvoirs internes et des compromis, les sites institutionnels (et en particulier ceux des grands groupes) se retrouvent souvent vidés de leur substance au profit d’une galaxie de sites plus consistants, plus investis et aux rôles mieux identifiés.
Neutralisé par l’inertie, un site corporate est un objet massif et diffus qu’il est difficile de cerner. Peut-être est-il même légitime de se poser la question de son utilité ?
L’atomisation de la présence
La présence globale d’une marque sur internet est en définitive composée de « grappes de présence » qui reflètent souvent une organisation en silos cloisonnés (la marque business / la marque employeur / la marque communicante / etc.). Avec plus ou moins d’autonomie, chaque département possède une ou plusieurs plateformes web dont les objectifs sont en général bien définis et incarnés en interne par un manager : un site expérientiel pour promouvoir un nouveau produit, un espace communautaire pour fidéliser tel segment de consommateurs, etc. Naturellement, plus cette présence est décentralisée et fragmentée, plus il est difficile d’y percevoir une cohérence d’ensemble :
Prenons ici l’exemple de Pepsi qui compte dans sa galaxie de sites une plateforme collaborative (www.refresheverything.com) prônant des valeurs pacifiques et citoyennes, et une chaîne de vidéos (kairashopping.canalplus.fr) parodiant des jeunes de banlieues à l’humour plutôt violent. Deux discours radicalement différents pour un écosystème de valeurs incohérent.
Au centre de cette nébuleuse : le site corporate, qui flotte telle une ville fantôme…
Le rôle et les objectifs du site corporate semblent plus vaporeux : Premièrement, il n’appartient à personne et à tout le monde à la fois. Ensuite, sa vocation principale est certes, de véhiculer un certain nombre de valeurs-clés, une vision globale d’entreprise, mais n’ayant pas de cible définie (car trop disparate : grand public, partenaires, investisseurs, actionnaires, employés, etc.), ses responsables préfèrent ne pas prendre trop de risques, rester poli et prodiguer des paroles mielleuses dans une ambiance insipide d’images idéalistes. Enfin, souvent laissé en friche et désolidarisé des autres sites, sa visibilité n’est plus au centre des discussions.
Quel rôle pour la marque corporate dans une stratégie de communication ?
C’est lors d’un rendez-vous avec l’équipe de communication corporate d’un grand groupe que cette question m’a interpellé, lorsque la discussion s’est arrêtée sur le référencement naturel.
La problématique de la visibilité sur les moteurs n’avait jamais été envisagée par le passé pour la marque corporate, laquelle avait pourtant un idéal de marque (mindset) à diffuser auprès du grand public, et qui avait, entre ses mains, une caisse de résonance potentiellement très forte : le site institutionnel.
L’un des responsables remarqua judicieusement que si des requêtes pouvaient effectivement être pertinentes sur une thématique donnée (disons le développement durable) le fait même pour un internaute de voir affiché un nom de marque dans la liste des résultats suffisait probablement à lui faire sauter le lien pour un site, a priori, moins partial. Et quand bien même l’internaute arriverait sur le site institutionnel, quel en serait son intérêt ?
Ainsi, comme le résument Daniel Bô et Matthieu Guevel dans le livre Brand content, Comment les marques se transforment en médias :
« Les marques ont d’abord vocation à gagner de l’argent, et les consommateurs le savent. Dés lors, il y a un risque que les contenus émis par les marques ne soient biaisés, ou du moins perçus comme tels. Cela pose des questions déontologiques ; peut-on se fier à du contenu rédactionnel sur le lait rédigé par une marque de produits laitiers ? »
Certes, le référencement naturel n’a plus le vent en poupe depuis un certain temps (ce n’est pas aussi glamour que de lancer une page facebook, une application mobile ou une campagne de buzz) et le discours selon lequel les internautes ne fonctionnent plus que par le principe de recommandations a également fait son chemin, au point d’être pris au pied de la lettre. Mais n’a-t-on pas enterré un peu vite le référencement ? A croire que Google n’existe plus et que tout le monde achète sur Facebook…
Comme le soulignait naguère (2005 déjà…) John Batelle, Google demeure « la base de données de nos intentions » : les moteurs de recherche traduisent des peurs, désirs et besoins véritables. Même si la marque doit être également proactive, les internautes attendent des réponses et des informations précises. Une marque grand public, aussi célèbre soit-elle, peut-elle s’en affranchir ?
La marque corporate doit travailler à la mise en cohérence de sa présence
Je suis le premier à me méfier des discours des marques, à préjuger les bonnes actions (mécénat humanitaire, création d’un département « responsabilité sociale »…) comme autant de dispositifs de communication insidieux. Je ne pense pas être le seul.
Pour un consommateur, associer une marque à un système de valeurs est le fruit d’une lente distillation. La confiance se gagne au compte goutte.
L’ère du contrôle étant révolue, la marque, dans son ensemble, ne doit pas entreprendre de coloniser un marché mais de cultiver sa légitimité qui se consolidera alors naturellement et graduellement par le principe de recommandations.
Voici quelques pistes, à destination de la marque corporate, pour façonner une « aura thématique » autour d’elle ; une mécanique où le référencement peut jouer un rôle moteur :
- Préalable essentiel : l’entreprise derrière la marque se doit d’être fondamentalement digne des valeurs érigées (de toute façon, tout finira par se savoir…)
- Prouvez que ces valeurs sont aussi des actions au long cours : « Be concerned and prove it » (Rework)
- Traduisez également ces valeurs en politique de contenu et de rayonnement (production de contenu multi-formats et cross-media). Un conseil : ne cherchez pas à produire des contenus de qualité mais des contenus exigeants avec un très haut niveau de qualité, de manière à se faire adouber par des influenceurs.
- Suivez ainsi une logique de pollinisation en s’adressant à cette cible particulièrement stratégique
- Orientez la politique de contenu sur un axe thématique clair (une thématique générale et ses sous-thématiques)
- Diffusez vos contenus, les faire émerger, et les activer sur la recherche universelle (Digital Asset Optimization). La viralité est la visibilité 2.0
- Mettez en cohérence les contenus dispersés par les sous-ensembles de la marque. Une marque qui fonctionne par compartiments n’exploite pas sa force de frappe
- Investissez le site corporate, faites de lui un lieu de rassemblement (une « agora ») conglomérant ou relayant les contenus disséminés par la marque et par d’autres sites tiers (encore la curation…). Certaines marques ont déjà esquissé ce mouvement en proposant des “social media rooms” au sein de leurs sites, centralisant leurs points de présence sur les médias sociaux : H&M, VM World…
- Profitez de la synergie du groupe pour orchestrer le linking transversal au sein de la galaxie de sites
- N’isolez pas la dimension conversationnelle sur un site dédié, injectez la conversation sur vos multiples points de contact
Conclusion
Pour une marque, devenir référent sur un écosystème de valeurs donné (la santé, l’écologie, la sécurité, la nutrition) ne signifie pas placer le site corporate en tête des résultats sur des termes très génériques (ce qui n’aurait aucun sens), mais exige en revanche d’orchestrer la visibilité de l’ensemble des contenus sur des niches de positionnement, de les faire graviter autour d’univers sémantiques précis.
Le référencement de marque trouve ici une seconde vie, revitalisé par la recherche universelle et l’explosion des formats, dans l’optique de construire un ensemble organisé.
Alchimie subtile entre la mise en retrait et la mise en cohérence, la présence d’une marque sur internet s’inscrit surtout dans une économie de la valeur, où chaque contenu, chaque trace, chaque action, participe à la visibilité de l’ensemble, et où le consommateur, pour reprendre une belle formule de Daniel Bô, est alors invité à déduire « un univers de sens ».














